Le fléau du mandarin : « l’amnésie des caractères »

Le fléau du mandarin : « l’amnésie des caractères »


On appelle « tibiwangzi » le problème que rencontrent les Chinois natifs, qui oublient comment écrire leur propre langue.

Si votre langue maternelle possède un alphabet latin, cela peut être difficile à comprendre. Cependant, l’oubli des caractères est un phénomène sérieux et répandu dans les zones géographiques où le chinois est parlé.

Comment peut-on l’expliquer ? Quel impact cet étrange oubli a-t-il sur la langue ?

Bien qu’il s’agisse d’une des langues les plus parlées au monde, le mandarin est terriblement compliqué à maîtriser.

Tout d’abord, il s’agit d’une langue tonale : chaque syllabe peut être prononcée avec un ton différent, ce qui en change le sens. En français, on utilise les sons pour distinguer les mots.

« Terre » et « mer » ont un sens différent, peu importe le ton que vous employez. Cependant, en mandarin, le mot « ma » peut avoir plusieurs sens selon la façon dont il est prononcé.

Et ce n’est même pas la langue qui compte le plus de tons. En effet, le cantonais en possède 9, le hmong 8 et le vietnamien 6.

Peu importe la langue tonale, il y a souvent un désaccord quant au nombre de tons reconnus par les locuteurs qui varieraient en fonction des dialectes locaux.

Les langues tonales sont généralement regroupées dans certaines régions du monde et plus particulièrement dans l’est et le sud-est de l’Asie ainsi qu’en Afrique subsaharienne. Dans le monde, environ 1,5 milliard de personnes parlent des langues tonales.

Il est difficile, pour les personnes parlant des langues non tonales, de maîtriser les subtilités de la prononciation. Les erreurs embarrassantes sont donc monnaie courante. Par exemple, on peut facilement confondre les tons signifiant « je veux te demander… » et « je veux t’embrasser ».

Il a été prouvé que les locuteurs de langues tonales démontraient une sensibilité accrue aux tons et hauteurs par comparaison avec ceux qui utilisent des langues non-tonales. Par conséquent, il serait plus facile pour un Chinois d’apprendre le vietnamien que pour un Français (même si personne ne trouve le vietnamien facile à apprendre).

Les complexités de la langue

Le mandarin écrit est également très complexe à maîtriser. Il vous faudra faire le ménage dans votre cerveau pour accueillir tous ces caractères. Un minimum de 2 500 sont nécessaires afin de pouvoir lire le journal.

Les Chinois adultes en auraient mémorisé environ 8 000 alors qu’il en existerait plus de 50 000. Écrire tous ces caractères peut être très chronophage.

Un simple caractère peut être composé d’une cinquantaine de coups de crayon. Réussir à maîtriser la complexité de ces glyphes (nom utilisé pour décrire tous les caractères et symboles hiéroglyphiques) est un long processus.

Les créateurs de polices de caractères sont confrontés à un véritable défi du fait de la complexité des idéogrammes chinois, tant au niveau de la conception qu’au niveau de leur écriture.

Si un créateur souhaite élaborer une nouvelle police d’écriture pour la langue anglaise, il lui faudra créer 230 glyphes, soit les 26 lettres de l’alphabet ainsi que tous les signes de ponctuation.

Pour créer une police pouvant être utilisée pour toutes les langues européennes, y compris les lettres accentuées du français et l’eszett (ß) allemand, 800 sont nécessaires.

Cependant, la création d’une police pour le chinois simplifié utilisé en Chine nécessite, au minimum, 7 000 glyphes.

Un défi de taille se présente : comment rendre tous ces caractères lisibles même sur les petits écrans des téléphones portables ?

La technologie tenue pour responsable

Les sinophones ont adopté les nouvelles technologies avec autant d’enthousiasme que le reste du monde et l’apparition de l’ordinateur nous pousse à écrire plus sur nos claviers et moins à la main.

Les locuteurs ayant un alphabet latin ne sont pas prêts de l’oublier alors que les Chinois, avec leur quantité impressionnante de caractères, ont plus de risques de ne plus savoir écrire ces idéogrammes à la main.

Même si un sinophone est capable de reconnaître tout un éventail de caractères, le fait qu’il n’ait plus à les écrire à la main peut lui faire oublier comment les tracer. L’utilisation généralisée des ordinateurs, des tablettes et des téléphones est responsable de cette tendance à l’oubli.

China Youth Daily a effectué un sondage auprès de plus de 2 000 locuteurs chinois. Au cours de celui-ci, 80 % des personnes interrogées ont admis qu’elles avaient du mal à écrire les idéogrammes.

Ce phénomène est si répandu qu’il porte un nom : « tibiwangzi » ou littéralement « prendre stylo, oublier caractère ». En effet, la réécriture incessante des caractères les plus simples et les plus communs est nécessaire afin de ne pas oublier toute la complexité des traits requis pour les former.

Nombreuses sont les personnes qui craignent les conséquences de cet oubli. D’autres soutiennent que cela engendre plus de liberté. En Chine, la majeure partie du temps en classe est consacrée à la mémorisation des caractères, si bien que certains soutiennent qu’il n’y a pas assez de place pour d’autres enseignements.

Même si les chinois ne sont parfois pas capables de reproduire les caractères, ils peuvent s’en souvenir à l’aide de la technologie. Certes, on peut affirmer que cela libère de la place dans le cerveau, place qui serait autrement occupée par plusieurs milliers de caractères.

Cependant, il est normal de se sentir quelque peu désorienté face à ce phénomène grandissant qu’est l’illettrisme partiel. « L’amnésie des caractères » est un des défis contemporains qu’il reste encore à résoudre.

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